Les mésaventures d’ un météo en mission

 

Ma carrière, huit ans à Madagascar, quatre en Polynésie, me valut la réputation de spécialiste de la météorologie d’Outre–Mer et je fus envoyé de par le monde participer à un certain nombre de réunions, symposiums et autres congrès. Toutes les missions eurent leur part d’imprévus et de mésaventures, mais la plus insolite de toutes fut celle d’Honululu, plus par son environnement que par son intérêt météorologique .

 

Me trouvant, dans le cadre des fonctions exercées en faveur de la DIRCEN, en Polynésie, la Direction de la Météorologie Nationale (DMN) décida de profiter de ce déplacement pour répondre favorablement à l’invitation de l’American Meteorological Society d’assister à son Assemblée Générale annuelle qui avait lieu à Honolulu du 30 mai au 15 juin 1970, jumelée avec un colloque sur la météorologie tropicale. Je fus donc, en accord avec la DIRCEN, désigné pour représenter la Polynésie Française et Ebstein le fut pour la Nouvelle Calédonie.

 

L’invitation précisait que les participants seraient répartis entre trois hôtels, cette répartition étant faite par les organisateurs. Je reçus en temps utile ordre de mission et billets d’avion, mais pas le nom de l’hôtel qui m’était attribué. Rappelons qu’en 1970, sévissait en France le contrôle des changes. La règle voulait que les frais de mission à l’étranger soient bien calculés dans la monnaie locale, mais payés localement par le consulat de France, au vu de l’ordre de mission.

 

Le jour venu, je me retrouvai donc dans l’avion de l’American Air Lines en vol pour Honolulu, avec en poche ma petite réserve personnelle de dollars que j’avais prise à toutes fins utiles. Rangeant mon billet, je m’aperçus que l’hôtesse de comptoir avait arraché non seulement le coupon aller, mais aussi le coupon retour. Bon début de mission : pas de billet pour le retour, peu de dollars, ignorance du nom de l’hôtel !

 

L’hôtesse de bord, alertée, fut d’une efficacité remarquable: un billet de retour m’attendait à la descente de l’avion, où j’eus la bonne surprise de voir Ebstein, de Nouvelle Calédonie arrivé avant moi. qui m’attendait pour m’emmener à notre hôtel avant de nous rendre chez le Consul avec nos ordres de mission. Le Consul, un grec, nous reçus avec grande amabilité, tout en regrettant une petite chose : il n’avait pas d’argent, car la caisse du Consulat se trouvait à Los Angeles. Adieu dollars ! Ebstein en avait aussi quelques uns, mais nous étions condamnés à la portion congrue et à espérer que les dollars dus arriveraient avant notre départ !

 

Notre hôtel ; le Great Circle, n’était séparé de la plage Waikiki que par une avenue, et nous pouvions sortir de l’hôtel en maillot de bain, à condition d’utiliser le pédiluve au retour. Les réunions de l’A.M.S. avaient lieu dans un bâtiment universitaire assez proche de notre hôtel, et on nous tolérait à midi dans le restaurant universitaire. L’érosion des dollars était donc modeste, mais il fallait dîner le soir.

 

A Honolulu, comme dans la plupart de ces réunions, un lecteur tant soit peu assidu des revues de météorologie n’apprit que peu de choses, mais c’était l’occasion de faire connaissance et d’échanger des points de vue avec les collègues étrangers.

 

J’ai raconté[1] par ailleurs mon étonnement lors de la visite, sur l’invitation personnelle d’un collègue américain, de la station météo de Pearl Harbour, de me retrouver dans un bureau de renseignements météo classique, sauf que toutes les cartes pointées, tracées ou en cours de pointage étaient des cartes de l’Indochine : nous étions dans le bureau météo du P.C. opérationnel de l’Armée de l’Air Américaine pendant la guerre du Vietnam.

 

Le lendemain, dimanche, une visite de l’un des très grands observatoires astronomiques installés sur le Mauna Kea[2] dans l’île Hawaii était organisée pour les participants, mais il fallait prendre l’avion pour s’y rendre[3]. Le tarif étant hors de portée de nos maigres dollars, une âme compatissante nous conseilla de visiter au nord d’Honolulu un jardin botanique, très intéressant paraît-il, assez facile d’accès par bus : prendre ce dernier devant notre hôtel, descendre à telle place, la traverser pour trouver le terminus de celui devant nous y conduire. Ce fut fait facilement, et l’attente commença. Un banc à deux rangées dos à dos nous accueillit et nos fûmes rejoints par deux dames hawaïennes : l’une très imposante, l’autre plus discrète. La matrone entama la conversation, suivie surtout par Ebstein, plus à l’aise que moi en anglais. Nous apprîmes qu’elle descendait de la famille royale hawaïenne[4], qu’elle avait vu le Secrétaire Général américain la veille et autres détails la valorisant au maximum. Tout à coup, elle se tourna vers sa suivante et lui parla en maori. Celle-ci prit un air très, très effrayé et fit des signes de refus très énergiques. Mais elle dut s’exécuter, tira un journal de son sac à main et l’étala par terre devant sa maîtresse. Alors celle-ci se retroussa et s’accroupit ! Mais où donc étaient passées les belles Hawaïennes de la chanson, créatures de rêve avec leur uku, ukulele et leurs parfums enchanteurs ? Une odeur pestilentielle nous fit fuir à toutes jambes en direction de notre hôtel, mais la curiosité nous incita à visiter sur notre trajet  un centre commercial, chose inconnue en Nouvelle Calédonie, encore très rare en France. Notre curiosité ne fut guère satisfaite, car c’était dimanche et bien des vitrines avaient le rideau baissé.

 

Mais tout à coup nous entendîmes un bruit bizarre venant d’un couloir que nous allions croiser: sorte de crissement très régulièrement rythmé. Au croisement, nous nous trouvâmes devant deux mastodontes : 180 , 200  kilos ? avec pour tout vêtement un pagne cache-sexe serré à la ceinture, pendant entre les cuisses, et pieds nus dans des tongs,  l’origine des crissements. C’étaient deux sumotoris en balade venus faire une démonstration de lutte japonaise à Honolulu. : Les deux couples s’ignorèrent superbement. Eux, virent-ils seulement les deux freluquets qui les croisaient ? En tout cas, ces derniers rejoignirent rapidement leur hôtel, enfilèrent leurs maillots de bain et se précipitèrent sur la plage, admirant les évolutions des surfeurs et goûtant les joies de la baignade dans des eaux délicieusement tièdes.

 

Les dollars arrivèrent enfin deux ou trois jours avant celui du départ et nous pûmes quitter l’hôtel la tête haute. Le jour venu, je gagnai l’aéroport et demandai avec mon accent anglais si personnel « The plane to Tahiti ». A ma grande surprise, je me retrouvai en queue d’une file d’au moins cinquante personnes composée exclusivement de chinois. Lorsque je pus lire le panneau d’affichage, je constatai que la destination était Taipei, capitale de Formose, qui n’était pas encore Taiwan. Je demandai alors « The plane to French Polynesia » et arrivai sans autre problème à Tahiti Faaa où m’attendaient quelques amis pour, selon l’expression si élégante de ma fille et de ses amies, me f…. un collier de fleurs sur la tronche!

 

Albert CHAUSSARD

 



[1] Arc en Ciel Numéro spécial N°5

[2] Dont le franco-canadien évoqué lors de la visite de l’Observatoire de Paris par l’A.A .M.

[3] Honolulu et Pearl Harbour sont dans l’île Oahu, de l’archipel des Hawaïï

[4]La reine Lililokalani ayant été renversée en 1893 , les îles Hawaii furent proclamée  République en 1900, et sont devenues Etat des Etats-Unis depuis1959