Rencontre à OUALLEN
(confins du sahara algérien)
Lorsque j’effectuais mon stage de formation au service « PREVI » à la direction de la Météorologie Nationale à Paris, si j’oubliais de reporter les observations du poste de OUALLEN, le responsable de la permanence me rappelait, d’une façon sarcastique, « je te ferais connaître OUALLEN uniquement pour t’apprendre l’importance de ses observations ! ».
Comme les cartes météos sont établies à partir des observations du réseau synoptique, la « corvée » de pointage permettait de couvrir celle-ci depuis l’Alaska au nord, la Finlande à l’Est, l’Islande à l’Ouest, puis les pays européens, l’Italie accompagnée des Balkans (Roumanie, Turquie), la Grèce, suivie d’une grande partie de l’Afrique subtropicale.
Contre mon gré, je connu le poste d’Ouallen lorsque je fus affecté au CSEN (Centre Saharien d’expérimentation nucléaire) en mai 1958. Accompagné de mon camarade d’origine malgache Rabemanantsoa, nous étions chargés, par nos radio-sondages, de l’étude des couches supérieures de l’atmosphère, afin de faciliter la dispersion du futur « champignon atomique ». L’importance de cette mission nous hantait systématiquement, et nous exultions de joie de suivre la sonde lorsqu’elle « grimpait » au niveau de la tropopause jusqu’à sa disparition pour cause d’éclatement du ballon.
Au lieu de reporter sur l’étiquette du ballon l’adresse de la Direction de la Météorologie en France où elle devait être renvoyée, je mentionnais mon nom à la station de Reggan…Curieusement, je reçus peu de radiosondes (il est vrai que les lieux des retombées se situaient le plus souvent au cœur du désert de Tanezrouf, surnommé « le désert de la soif », en conséquence peu fréquenté par les caravanes qui se dirigeaient d’Ouest en Est pour rapporter le fameux sel,indispensable à la survie des dromadaires …).
Nous avions un camarade météo affecté au poste de Ouallen, à titre de « sanction » pour rédiger les CRQ (Compte rendu Quotidien), non établis depuis 6 mois ! Cette décision inique, nous rapprochait de ce « condamné » et nos conversations, lors de nos appels en vue de collecter ses observations, prouvaient qu’il déprimait régulièrement …
Comme nos activités ne progressaient pas au rythme souhaité (le camion de radiosondage préparé avec soin au Centre de Trappes ne nous ayant jamais été livré, bloqué à la station d’Adrar suite à une décision incompréhensible d’un capitaine dont je ne connus jamais le nom ni ses attributions), je fus muté à Ouallen, chargé de notre station météo dans le cadre du CSEN.
Notre « Julie », piloté par mon camarade pilote affecté à cet escadron, Fréjafond, baptisé le « petit monstre » (sobriquet de nombreux membres de l’Armée de l’Air) décolla de notre terrain en dur. Le mécano était l’adjudant-chef qui veillait aux commandes des trois moteurs qui arrachèrent après deux mille mètres de course notre « Julie ». Il consentit à s’élever péniblement, peut-être à cause des hurlements et jurons de son « maître ». Après un tour de piste, nous prîmes la direction du Sud, en volant à cinq cents mètres d’altitude. L’ai était si surchauffé (36° C à 9 heures) que les « bourriques » crachaient de la fumée… Le pilote suivait cette fameuse piste qui mène de Colomb-Béchar au Mali. L’ensemble de ce désert mérite bien son nom « de la soif ». Après quarante cinq minutes et après avoir repéré Bidon Cinq (lieu mythique pour les aventuriers en mal de ravitaillement en essence), le « petit monstre » effectua un virage sur la gauche et nous dirigea sur Ouallen. Effectuant un « ratada » dans une vallée caillouteuse, le mécano, qui connaissait le parcours par cœur, réduit les moteurs et notre « Julie » en approche du terrain, invisible à l’œil nu, le découvrit grâce au « pif » de l’équipage… Au rebond des roues, je compris que nous étions posés et arrêtés après seulement deux cents mètres du fait du poids de l’appareil. Un excès de confiance qui allait nous coûter cher, car le train d’atterrissage s’enfonça dans une plaque de fech-fech (sable pulvérulent) dont la réaction est la même que celle d’un sable mouvant : l’enfoncement s’arrête au niveau d’une plus grande porteuse, comme le plan de l’aile entouré de tôle gaufrée propre à ce type d’avion.
Sous les jurons de Fréjafond, les hochements de tête du mécano,
celui-ci estima les dégâts et la façon de sortir de notre « piège »,
de cette trappe de sable. Sous le regard goguenard de notre « commandant »
de poste et après les salutations chaleureuses de mon camarade météo, nous
nous dirigeâmes vers ce vestige, célèbre dans l’univers mondial des
« pointeurs » de cartes … Je connaissais, selon les prédictions
de mon « prévi » de l’avenue Rapp à paris, la fameuse station météo
de Ouallen …
Un fortin, comme dans la séquence filmée chantée par Edith Piaf le « fortin de la légion », avec des pièces de surfaces différentes, dont l’une était consacrée au poste d’observation météo avec ses instruments traditionnels, une pagaille sur la table jonchée de CRQ, du carnet d’observations, etc …
L’abri météo était situé dans la cour du « bordj », à moins de cinquante mètres du bâtiment principal.
Colère et inquiétude étant retombées, nous transportâmes des plaques de désensablage, sans doute abandonnées lors de précédents incidents. Nous retournâmes à notre « piège » et sous une température de près de 50° C, le rayonnement des tôles de l’aile nous bombardait, et nous obligeait à nous relever toutes les dix minutes, pour creuser et dégager cette roue maudite. Après avoir creusé une tranchée de plus d’un mètre, posé quelques plaques métalliques, soient deux heures d’épuisement, couverts de sable – véritable carcan de poussière qui nous transformait en êtres fantomatiques – le « petit monstre » tenta d’arracher avec la puissance des trois « bourriques » son train englué … dix tentatives eurent lieu et le train commençait à bouger et se soulever. Enfin, par un coup magistral du mécano jouant avec la puissance des moteurs et tentant de mettre la « Julie » en « cheval de bois », la roue retrouva un sable plus ferme.
Le caporal Lopez, le fameux commandant du poste, appartenait au plus célèbre peloton méhariste d’Aoulef-Cherfa, composé de quatre vingt dromadaires d’une blancheur étonnante pour la race. Mais ce corps d’élite voyait son prestige disparaître au profit d’unités motorisées. En ces temps d’une guerre appelée « opération de sécurité », cette unité était devenue la hantise des chefs militaires et du gouvernement français.
Les dromadaires du peloton de notre camarade Lopez avaient été massacrés dans des conditions que je n’ai jamais pu éclaircir, mais il en fut tenu responsable. Le commandant des affaires sahariennes avait préféré l’éloigner des « feux de la rampe » et des médias qui cherchaient à connaître une vérité plus conforme que celle donnée par les autorités …
C’est ainsi qu’il s’était retrouvé commandant du poste d’Ouallen où il partageait son existence avec celle d’un personnage qui représentait la maintenance indispensable pour la navigation aérienne, notamment les liaisons belge vers le Congo (de l’époque de 1958). La présence de notre camarade rompait une solitude, vécue comme une « sanction » disproportionnée pour deux personnages qui, par leur attitude humaine préféraient une compagnie plus chaleureuse.
Notre amitié avec Lopez était l’objet d’une véritable psychothérapie (inconnue dans cette période). Sa conversation révélait un personnage truculent, en coups de gueule, cassé de son grade de sergent pour avoir copieusement engueulé ses supérieurs. Une vraie vie de « saharien » avec sa grandeur et ses déchéances, enrichie de la connaissance des hommes, de leur noblesse et de leur misère.
Il était approvisionné par le passage des caravanes, en provenance du Mali ou du Niger, en produits frais (légumes et fruits). Etait-ce une compensation d’une permission qu’il accordait pour observer les chameaux aux puits ou bien fermait-il les yeux sur le trafic des convois ?
J’occupais mon temps et la passion de l’observation quotidienne dans le cadre du « virus météo », a effectuer des sondages en utilisant un stock de ballons, et surtout grâce à un théodolite (véritable pièce de musée, que je regrette de ne pas avoir emporter lors de mon départ de Ouallen…). J’accrochais un carton, à chaque lancer, tel une « bouteille à la mer », inscrivant mon nom au poste de Ouallen, dans l’espoir d’une éventuelle récupération…
Un message du Commandement des oasis me causa une journée d’angoisse. Ce dernier déclarait : « intercepter caravane porteuse d’armes »… L’expérience de Lopez, qui considéra que ce texte était une « co….. de plus » me permit de calmer mon angoisse. Néanmoins, l’ambiance était morose entre nous, car je m’attendais à une issue fatale … en cas d’intervention armée de notre part, avec deux « MAT 47 » et quelques grenades …
Lopez ne semblait pas affecté par le trouble que je vivais, et je le remercie encore aujourd’hui, de sa grande sagesse de saharien pour avoir préservé nos vies.
La soirée avançait jusqu’au moment où il me tira de mon angoisse : en observant une légère colonne sur les crêtes des collines, il me dit : « Petit, c’est le moment de se diriger vers le puits ». Tel un condamné, je suivais sa trace, dans la chaleur suffocante de cette fin de soirée. J’ai revécu cette scène tirée du film « Lawrence d’Arabie », lorsque Omar Sharif interprète le rôle du serviteur de Lawrence comme une menace, et l’abat à une centaine de mètres du puits en arguant que ce puits lui appartenait…
En quelques minutes, un « visiteur » avait parcouru une distance que j’estimais à une dizaine de kilomètres. Ce chamelier, dans sa tenue, me sembla mesurer un mètre quatre vingt ; je m’attendais à l’issue fatale, lorsqu’une voix grave et claire m’appela par mon nom. Je ne crois pas qu’à mon dernier souffle, une telle voix m’appelle pour l’éternité ! Ce Touareg, d’une autre époque, me rapportait une dizaine de mes lancers, le tout anarché sur sa selle. Aussi, le sourire goguenard de Lopez me remis les pieds sur terre et l’impression d’avoir vécu un cauchemar se dissipa.
Je n’avais pas reçu, malgré mes envois, un tel cadeau sur Reggan. Après les salutations d’usage et la demande d’autorisation de faire boire les chameaux au puits, nous attendîmes la caravane composée d’une soixantaine de bêtes. Les dix chameliers se désaltérèrent comme leurs animaux, faisant des ablutions et remerciant le Seigneur d’arriver en ce lieu salvateur !
Invités à la cérémonie du thé, Lopez me déclara qu’il en profiterait pour jeter un œil sur le chargement qui transportait les traditionnels pains de sel, et peut-être du kif …mais cela ne nous concernait pas, attentifs à nos recherches sur d’éventuelles armes …
Après une soirée - conversant avec Lopez, ces hommes nous éblouissaient par leur connaissance des étoiles et les légendes qui leurs étaient attribuées - nous rentrâmes au fort et nous terminâmes la soirée, si riche en émotion, en ouvrant une bouteille de pastis, boisson qu’appréciait tant Lopez – cause de ses ennuis militaires – mais que méritait la récompense de sa grande connaissance des hommes.
Effectivement, le lendemain nous reçûmes un second message – sans excuse pour le tourment que j’avais vécu – précisant que la caravane impliquée effectuait un passage sur la frontière Libyenne … soit à des milliers de kilomètres de notre lieu : il y a des moments où nous aimerions étrangler de tels « c…. » !
Je reçus également ce jour même un appel du Centre, avec décision du Colonel de me rapatrier. Ce dernier accompagnait son chauffeur (sans doute d’origine Reghebas). Durant le trajet de retour, effectué avec une Land-Rover 4X4, dans un vent de sable où la dextérité et la connaissance des lieux, jalonnés de tas de pierres semblables à des « cairns » faisaient mon admiration de ce type d’homme habitué aux conditions extrêmes.
J’ignorais que ma nouvelle fonction si importante était celle de devenir responsable des approvisionnements en vivres, ce qui par la suite me valut un témoignage de satisfaction de la part du Ministre pour « avoir assurer dans des condition difficiles l’approvisionnement en vivres nécessaires à la vie des militaires et civils affectés à ce site de Reggan ».
Il est certain que cette expérience de « gérant », décida par la suite de ma carrière commerciale.
Quant à mon collègue météo qui déprimait tant à Ouallen, suite à mes démarches auprès de la Direction de la météorologie d’Alger, l’autorisation fût donnée de le rapatrier dans un premier temps à Reggan, puis de l’affecter sur un site plus « chaleureux » en Algérie.
Michel Cuenot