LE PREVISIONNISTE, UN PROPHETE DE NOTRE TEMPS

L’excellent travail du fidèle et exemplaire Pierre Duvergé “La prévision météorologique” me donne l’occasion d’exhumer de son tiroir un petit article que j’avais écris en 1982 intitulé “Le prévisionniste, un prophète de notre temps”.

A  cette époque, nous étions toujours en période charnière , ce n’était pas encore le tout numérique mais on s’y acheminait à grands pas. Deux générations de prévisionnistes se côtoyaient : des anciens, comme moi, détenteurs des méthodes de l’après-guerre, en déclin, un peu déroutés par la nouveauté, et un fort contingent de jeunes (merci pour la météorologie), porteurs de l’avenir, issus des classes préparatoires aux Grandes Ecoles des lycées, initiés à notre savoir-faire, mais, heureusement, formés aux nouvelles techniques et avides de progrès rapides. Dans ce contexte, voici la prophétie :

Le prévisionniste est un personnage assurément curieux, qui, contre les adages se veut prophète en son pays. Il est une voix importante de la météorologie : celle qui, en bout de chaîne, distribue la partie essentielle du produit météorologique : la prévision du temps.

Au cours de la dernière décennie, bénéficiaire de la révolution électronique et informatique, le prévisionniste a été bien épaulé. Aux milliers d’observations humaines à vision ponctuelle sont venues s’ajouter les observations satellites à vision “au-dessus” immense et continue. Les ordinateurs, auxiliaires surdoués et infatigables, fournissent par l’intermédiaire de l’étonnante table traçante, des schémas du devenir proche de l’atmosphère en quantité et qualité jamais atteintes. Le fac-similé permet l’acheminement en un temps record et en tous lieux de ces documents, ainsi rendus immédiatement utilisables.

Assisté de moyens aussi puissants, le prévisionniste opère à l’aise dans les quatre dimensions de l’espace temps où se situe une demande accrue de son produit. Selon sa spécialisation, il fournit des prévisions adaptées pour le grand public, les marins, les aviateurs, les agriculteurs, la montagne, les épreuves sportives, etc … et, fondamentalement, s’implique dans le sauvetage des vies humaines par l’alerte aux tempêtes et aux avalanches ou l’extrapolation de la trajectoire des cyclones.

Jusque là, c’est sûr, le prophète est triomphant. Malheureusement, malgré les progrès accomplis à ce jour, collée à ce métier est la faculté toujours renouvelée de se tromper.

Et quand cela arrive, il n’est plus qu’un faux prophète, le doute météorologique l’habite. Le jeune prévisionniste s’accommode mal de ce risque. Il a reçu une solide formation scientifique, sûre d’elle-même, où le doute n’existe pas, qui devrait lui permettre d’appréhender, sans problème, les phénomènes de la nature. Oui, mais la météorologie est jeune, complexe et malgré le gain important en objectivité que constitue la modélisation, la prévision demeure un art dans le sens où un savoir faire personnel intervient, qui ne s’acquiert qu’avec le temps. Mais, le premier moment de désarroi surmonté, le jeune prévisionniste s’accommodera du doute, se prendra au jeu de ce pari continuel avec soi-même et persévérera pour que ses dires d’aujourd’hui se rapprochent le mieux possible des réalités de demain.

Dans la vie courante, le prévisionniste est discret. Il décline sa qualité, seulement si on l’y oblige. C’est qu’il connaît le piège. Identifié, il sera reconnu, admiré en tant que prophète, et, aussitôt, on lui demandera ses prévisions, parce que, dans la conscience populaire, à l’image de nos grands-pères paysans ou montagnards, il suffit de promener les yeux d’un air malin et inspiré sur les cieux, pour que jaillissent les conditions du lendemain. Alors le météo, avec toute sa science ajoutée, il doit en connaître un rayon !

Oui, mais lui, justement, avec toute sa science, les recettes de grand-papa, il ne les connaît pas, et privé de ses sources, il est météorologiquement  tout nu. Il n’ose pas dire qu’il n’a pas sa boîte à outils avec lui. S’il veut pousser la conscience jusqu’au bout et paré à toute éventualité, il s’astreindra, les jours de relâche, à boire les paroles des chargés de météorologie dans les médias audiovisuels.

Finalement, avec ses états d’âmes, bien dans sa peau le prévi !

D’aucuns prétendent que ces habitudes professionnelles lui donnent aptitude à anticiper dans la vie, mieux que les autres. C’est selon.

Il connaît les limites de la connaissance face à la complexité de la nature et cela le rend modeste. Il est “philosophe”, parfois un sage …

Néanmoins au fond de lui-même, c’est un insatisfait. Il est bien conscient qu’il est en porte à faux, et qu’il faudrait faire mieux, toujours mieux.

A partir de là, j’actualise ma conclusion. Et nous y sommes, cela se produit sous nos yeux, avec le tout numérique.

C’est ce que notre ami Jean Labrousse veut dire quand il écrit, en d’autres termes dans sa préface que “la prévision vient de naître”.

Sauf, qu’à “notre époque”, et il le sait, cette assertion tranchante, prise au premier degré, eut fait se dresser plus d’un prévisionniste. La plupart d’entre-nous se croyait “bon” s’il n’était pas désespéré.

“Comment ? Si nous n’avons ni innové, ni révolutionné, nous nous sommes efforcés de porter la prévision aux limites du possible. Nous l’avons fait vivre avec nos tripes. Nous demandons reconnaissance, sinon, qu’avons-nous fait, à quoi avons-nous servi ?”

Oui “nous” étions bons, mais aujourd’hui “ils” sont bien meilleurs. Nous terminons donc sur un superlatif !

 

Jean Chaumette