CAUCHEMAR SUR LE RADIOSONDAGE

 

A peine le temps d’ouvrir les portes du hangar et d’entendre “tu as trop gonflé ton ballon”. Il est vrai qu’il tire fort le bougre !

J’ai un mal fou à le retenir. Ne voulant pas le lâcher, me voici, subitement, emporté dans les airs sous les yeux éberlués de mes deux camarades de travail.

A la lumière du hangar, je les vois gesticuler les bras au ciel. Est-ce un au revoir ou un adieu ?

Je ne puis lâcher ma prise sous peine de me fracasser au sol. Ne pouvant rester suspendu dans le vide et l’ensemble étant très fragile, il me faut une position moins dangereuse. Après un rétablissement en grande douceur, j’arrive à m’asseoir sur la radiosonde.

Je ne sais pas qui a dit “que c’est beau une ville la nuit”. C’est vrai, mais il n’était pas suspendu sous un ballon de radiosondage.

Notre ascension est lente, la charge est lourde. Nous passons près d’une tour illuminée qui doit être la Tour Eiffel. Je vois quelques personnes qui se demandent si elles n’ont pas un peu trop bu en voyant passer cet étrange convoi. D’autres poussent des hourras d’encouragement en me voyant passer à califourchon sur ma radiosonde qui continue à envoyer ses renseignements à mes camarades qui, certainement pensent à autre chose.

Ont-ils alerté la base aérienne pour me secourir ? Mais que ferait un avion ou mieux un hélico pour me sortir de là !

Le ballon prend des proportions qui m’inquiètent. Nous traversons un nuage, je suis trempé, j’ai froid. Je pense à ma famille, à mon fils, mes filles au chaud dans leur lit. Je demande au bon dieu de me venir en aide, mais pas habitué à entendre ma voix, il ne me répond pas. Je pleure sur mon sort. Je divague, j’ai des idées stupides : après la tropopause, il fera moins froid ; comme si c’était évident de passer ce cap.

La radiosonde continue à ronronner et je me balance dans le vide craignant sans arrêt la chute. Je ne sens plus mon corps, je perds conscience, me réveille, me rendors, je ne sais plus ce que je deviens.

Je ne perçois plus le bruit de ma radiosonde : elle vient de rendre l’âme. Quel silence !

Ce ballon plein de courage monte … monte toujours. Il semble bien lent, s’il pouvait plafonner et me redescendre gentiment, me déposer devant une maison accueillante où m’attendrait une bonne soupe bien chaude. Je rêve encore et replonge dans un sommeil agité. Je suis un bloc de glace.

Soudain un craquement terrible me sort de ma torpeur, enveloppé de lambeaux de néoprène, de fils, je plonge dans un grand trou noir.

Je me sens secoué énergiquement ; c’est mon fils qui me réveille, nous devions aller à la pêche.

Complètement hébété, je me dirige vers mon bol de café. Puisse-t-il me faire oublier cet affreux cauchemar.

 

André Vivier