Souvenirs de la carrière de météorologiste Jean-Paul SARTRE

 

 

L’année 2005 est celle du centenaire de la naissance de Sartre. Comme beaucoup d’entre vous le savent, Jean-Paul Sartre a fait son service militaire à la Météorologie, puis y a servi pendant, la « drôle de guerre », avant que d’être fait prisonnier. Certains de nos anciens ont, dans des numéros antérieurs de notre revue, raconté leur souvenir des moments qu’ils ont passé avec lui au cours de leur incorporation. J’ai jugé bon de reprendre ici ces souvenirs ainsi que ceux, rapportés par Simone de Beauvoir, et par Sartre lui-même dans ces carnets, sur cette période.

Peut-être en ferai-je de même pour Raymond Aron, son condisciple à l’Ecole Normale Supérieure et son instructeur en Météorologie. Je souhaite que cela incite certains d’entre vous à raconter ce que l’on sait du passage à la Météorologie de certains anciens, devenus depuis célèbres, comme Albert Camus ou Robert Lamoureux, pour ne citer que ces deux la.

Jean-Paul Sartre, donc, a effectué son service militaire à la Météorologie. Il avait dû prolonger son sursis d’incorporation par suite d’un échec à l’agrégation de philosophie. C’est sur le conseil de Raymond Aron qu’il avait demandé d’être appelé dans la section Météorologie de l’Armée de l’Air. Il est donc incorporé, en novembre 1929, au Fort de Saint-Cyr, où il le retrouve sergent instructeur.

Il fait son service  avec le maximum  de mauvaise grâce.  Bien que normalien, il avait refusé de suivre la Préparation Militaire (P.M.) et se condamne ainsi aux galons de deuxième classe à vie.

Il exerce ensuite, quelques mois ses talents d’observateur et de téléphoniste à la station de Tours, entre 1930 et 1931, épisode ennuyeux bien qu’obligatoire et qui ne paraît que très peu entraver le début de sa carrière para universitaire.

Voyons ce qu’en dit notre camarade Guy Bayard :

«  Il est toutefois honnête de reconnaître que si nos deux brillants (petits camarades : Aron et Sartre) considèrent leurs prestations météos avec une condescendance certaine, ils n’en font pas moins très sérieusement leur travail et ne cherchent jamais à se défiler sur le dos des copains. Ils fraternisent même volontiers avec le simple soldat, brave homme du peuple, et pas seulement par une curiosité sociologique, ainsi que l’avoue Sartre à un moment. Il va même souvent trinquer avec eux et, toujours sans  vergogne, reconnaît s’être parfois un peu « saoulé » comme les autres.

Il fait ensuite la guerre de 1939 dans les bureaux de la compagnie de météorologie. Parmi les autres météorologistes qu’il cite lui-même, voir plus loin les extraits de ses « Carnets de la drôle de guerre », il parle de Paul. Le caporal Paul, d’une classe plus ancienne que Sartre, professeur licencié de physique à Nancy est marié à une institutrice qui le fait nommer professeur à Châteauroux en février 1940. Malgré ses « approches d’intellectuel », celui-ci lui fait sentir le poids dédaigneux de la hiérarchie universitaire, on ne mélange pas les agrégés normaliens et les simples licenciés, surtout scientifiques. D’un autre côté, ce caporal n’est pas à la hauteur de ses responsabilités ; il mange à la gamelle et se comporte comme un « rat traqué » dès qu’il y a une décision à prendre. Ainsi le tient-il en piètre estime. »

 

Notre fidèle camarade Roger Berland (1929), professeur honoraire, agrégé d’histoire, fut le compagnon de Sartre au Fort de Saint-Cyr avec Raymond Aron comme commun instructeur. Mais n’habitant pas la même chambrée et la célébrité de Sartre n’étant pas encore établie, il avoue n’avoir pas gardé grand souvenir de ce camarade de « conscrit fortuit ».

Par contre, il a relevé dans le deuxième tome de « La force de l’age » des Mémoires de Simone de Beauvoir, Gallimard NRF 1960, les impressions de la compagne de l’écrivain durant sa carrière militaire :

 « Au début de novembre 1929, Sartre partit faire son service….Aron l’initie au maniement de l’anémomètre….

Sartre fut bouclé 15 jours dans le fort et je n’eus le droit de lui faire qu’une brève visite, il me reçu dans un parloir rempli de soldats et de familles. Cette 1ère entrevue fut lugubre, l’uniforme bleu foncé, le béret, les bandes molletières me parurent une tenue de bagnard. Ensuite Sartre eut des libertés, 3 ou 4 par semaine. J’allais le retrouver à Saint Cyr en fin d’après–midi, il m’attendait à la gare, et nous dînions au Soleil d Or. Le fort était à 4 kilomètres de la ville, j’accompagnais Sartre à mi-chemin et je revenais hâtivement sur mes pas pour attraper à 21h30 le dernier train, une fois je le manquai et je dus aller à pied jusqu'à Versailles…..De temps en temps, c’était Sartre qui venait le soir à Paris. Un camion l’amenait place de l’Etoile avec quelques camarades, il ne restait que 2 heures (p.33). Aux cours, Sartre lançait des fléchettes à Aron.

A Saint-Cyr, Sartre s’était remis à écrire. Comme il ne pouvait pas s’appliquer à un ouvrage de longue haleine, il s’était essayé à des poèmes, l’un deux s’intitulait l’Arbre. Comme plus tard dans La Nausée, l’Arbre par sa vaine prolifération indiquait la contingence ; il le relut sans enthousiasme, et il en  ébaucha un autre dont je me rappelle le début : 

Adouci par le sacrifice d’une violette,

Le grand miroir d’acier  laisse  un arrière-goût mauve aux yeux.

Pagniez brisa son inspiration en riant aux éclats. (p. 49)

Nous voyions assez  souvent Raymond Aron qui achevait au Fort de Saint-Cyr son service militaire; je fus très intimidée le jour où je l’accompagnai seule en voiture chercher à Trappes un ballon de sondage égaré ; il avait une petite auto et nous emmenait quelques fois de Saint Cyr dîner à Versailles (p. 34).

 Sartre fut affecté en janvier 1930 à Saint Symphorien près de Tours, il occupait avec un chef de poste et 3 acolytes une villa aménagée en station météorologique. Le chef, un civil laissait les militaires s’organiser à leur guise, ils avaient établi entre eux un roulement qui assurait à chacun, outre les permissions réglementaires, une semaine de liberté par mois. (p. 34).

Les dimanches ou Sartre restait à Tours, je m’y rendais par le premier train, il dévalait à bicyclette le monticule sur lequel était perchée la villa Paulownia et nous nous retrouvions à la gare un peu avant midi (p.42). Sartre écrivait à Saint Symphorien « La légende de la vérité » où des idées plus récentes s’annonçaient (p. 49) On voyait Sartre toutes les 2 heures se remuer en haut d’une espèce de tour Eiffel en miniature(p. 50).

Paul note : « sans doute, le pylône anémométrique ? »

 

En puisant toujours dans nos anciens bulletins, je cite maintenant Puet :

« Je suis arrivé au Fort le 24 octobre 1929, nous avons donc fréquenté au même moment les mêmes chambrées, cours et salles de cours sous la houlette paternelle et l’expression grandiloquente de l’adjudant Boubet : (prononcez Boubette), de 3 sergents dits du service général et d’un capitaine….

Que de souvenirs plus ou moins réjouissants réveillent ces lointaines évocations ! Mais puisque nous les devons à Sartre, parlons de lui.

Effectivement,  on le connaissait peu à Saint-Cyr. Pour ma part, je n’en conserve pas de souvenirs précis. Raymond Aron était notre maître ès nuages  et non ès anémomètre. Le jour de l’examen final, je le vis se contorsionner derrière l’examinateur pour m’ôter d’un doute où m’avait plongé la photographie d’une série de cumulus qui se dissimulait sournoisement derrière l’apparence benoîte d’un banc d’altocumulus…..

Le 25 février 1930, je fus nommé au poste de Tours où Sartre, arrivé quelques jours avant moi, et un postier originaire du Sud-ouest, en place depuis plusieurs mois, exerçaient leurs talents sous l’autorité bienveillante d’un civil, M. de Fru, chef de poste ….

Il est exact qu’avec la complicité de M. de Fru, et à condition d’assurer la totalité du service, nous pouvions bénéficier d’une semaine de « fausse perm » par mois.

Nous disposions à cet effet d’un tampon du 31ème R.A. que nous enjolivions d’une signature illisible et la bénédiction d’un certain Médecin Major baptisé « Jean Mayen »….

Ces arrangements fonctionnaient de génération en génération de météos, dans la plus stricte loyauté et nous valaient, pendant nos nuits de présence à deux, un travail harassant entre les sondages, les observations synoptiques, les tours d’horizon transmis téléphoniquement par les Gendarmeries, les émissions et réceptions radio, les codages et décodages, les cartes et j’en passe.

Je dois à la vérité de dire que Sartre n’éprouvait pas une passion dévorante pour ces travaux. Les jours de collaboration seul avec lui n’allaient pas sans heurts. Mais la bonne humeur l’emportait toujours.

 Sartre eut pourtant son heure de triomphe : L’ONM nous avait demandé avec insistance d’assurer pendant quelques jours, l’écoute d’émissions expérimentales sur des longueurs d’ondes inhabituelles. Il décida ex abrupto que ces essais étaient dénués de tout intérêt, et qu’il n’y avait pas lieu d’en tenir compte ! Chaque fois que son tour d’écoute arrivait, il notait deux à trois chiffres qu’il faisait suivre d’un qualificatif sans appel du genre inaudible, atmo, couvert, etc… et replongeait dans ses lectures

  Cette répétition de difficultés toujours semblables et imaginaires, m’inquiétait quelque peu car il était évident que nous n’étions pas les seuls à l’écoute, et j’augurais mal d’une possible confrontation.

  Nous atteignîmes ainsi péniblement la fin de ces essais. Quelques jours passèrent et un matin le chef de station nous fit savoir que les hautes autorités de l’ONM avaient envoyé une note de service à leur sujet, j’envisageais en un éclair toutes les catastrophes qui allaient s’ensuivre. Mais le brave M. de Fru nous fit part avec un sourire épanoui des félicitations et des remerciements qui nous étaient adressés pour, je me souviens, la régularité de nos écoutes !

 Le  triomphe de Sartre  fut total, immoral et  indécent.

Simone de Beauvoir dit à quel point elle fut  impressionnée par la tenue de bagnard de Sartre. A cette époque en effet, et jusqu’à la guerre, la tenue réglementaire semblait avoir été conçue par quelques propagandistes antimilitaristes de bureau pour décourager les cœurs les plus vaillants ! Les bandes molletières entre autres, étaient particulièrement spectaculaires chez Sartre.

En tout état de cause, et ce n’est un secret pour personne, Sartre était laid et manquait totalement d’une élégance qu’il méprisait avec ostentation au contraire de Raymond Aron. Je crois qu’avoir été l’un et l’autre premiers de l’agrégation de philosophie constituait, pour l’extérieur, le seul point commun.

Je me souviens que son manque de soins élémentaires nous avait même conduits à lui acheter une bouteille d’Eau de Cologne dont il usait lorsqu’il allait rejoindre Simone de Beauvoir.

  Nous l’avions aperçu à plusieurs reprises, grande, belle fille, et ce couple nous paraissait d’autant plus étrange que nos discrétions réciproques nous interdisaient toute conversation à ce sujet…

  Lorsque ses travaux météorologiques et ses promenades avec Simone de Beauvoir lui en laissaient le temps. Sartre lisait beaucoup et très rapidement. Il était abonné à une bibliothèque à laquelle il commandait non pas des livres, mais des auteurs. Il lisait alors d’une traite toute l’œuvre aussi abondante fut elle. Je suis convaincu qu’il a lu ainsi Voltaire, Proust ou Victor Hugo. Le plus extraordinaire est qu’il était capable d’en parler dans le détail. Sa mémoire  prodigieuse était au service d’une très brillante intelligence et d’une facilité de synthèse étonnante.

La vie se poursuivit ainsi jusqu’au départ de notre postier renvoyé dans ses foyers…

Il fut remplacé par un jeune séminariste pâle et légèrement boutonneux, qui alliait une foi de missionnaire à un entêtement sans limite. Sa rencontre avec Sartre ne pouvait être que ce qu’elle fut : démentielle !

Les premières conversations furent immédiatement suivies de discussions stériles, puis de prises de positions définitives qui interdirent tout espoir de conciliation. Notre Séminariste n’abandonna pas pour autant ce qu’il considérait comme sa mission.

Dès lors, de chacun de ses passages au séminaire, il rapporta des quantités de brochures religieuses qu’il déposait sournoisement jour après jour sur la caisse servant à Sartre de table de chevet.

Or, la villa Paulownia qui abritait le poste et notre logement ouvrait sur un chemin qui bordait le parc du château local : le petit Saint Symphorien, ce qui amena Sartre, envahi et débordé par la bonne parole, à jeter rageusement par dessus le mur du château, au fur et à mesure de leur découverte, les brochures du séminaire !

L’obstination du Séminariste  n’ayant d’égale que celle de Sartre, ce fut un ballet infernal entre les réserves du séminaire, la caisse de chevet et le parc du château...

Ce mouvement continu était ponctué parfois par les colères de Sartre et les regards sournois du porteur de la bonne parole. Je n’ai jamais pu leur faire entendre raison et me suis toujours demandé ce qu’aura imaginé le châtelain, fourvoyé au fond de son parc et découvrant cet amoncellement de brochures édifiantes…

Je fus, à mon tour renvoyé dans mes foyers, les laissant en tête à tête. J’espère que mon successeur a supporté avec calme leur antagonisme viscéral.

Mon départ fut salué par les réflexions indignées de Sartre qui me reprocha vivement et longuement de faire partie de la l ère classe effectuant un an de service au lieu des 18 mois qui était son lot. Il considérait que c’était lui faire une injure personnelle !

Je ne revis Sartre qu’une seule fois dans un avion qui nous amenait je ne sais où, c’était déjà le Maître. Nous avions l’un et l’autre nos compagnons de route, Saint Cyr, Saint Symphorien étaient déjà lointains. »

 

Je reviens maintenant aux souvenirs de Roger Berland et, à travers lui, à Sartre lui-même, grâce à ses « Carnets de la drôle de Guerre » publiés fin mars 1983 peu de temps avant la mort d’Aron et la publication de ses Mémoires :

Rédigés à chaud, chaque jour où presque,  (ils) fourmillent par contre de précisions et des détails parfois saugrenus. Si nous ne connaissons pas le numéro de son unité météo, ni de sa division de rattachement, qui ont peut-être figuré dans les premiers carnets égarés, il serait facile de les retrouver dans les archives militaires, car tous les déplacements, avec le nom des lieux de cantonnement, y sont scrupuleusement notés.

Il s’agit à coup sûr d’un poste de sondage (comme le P.S. 18/109 de Robert Cochet), rattaché à l’état-major d’un régiment d’artillerie divisionnaire, commandé par le colonel Deligne. Ce régiment s’est déplacé en Basse- Alsace à quelque distance du Rhin, de Marmoutier à Brumath où les météos partageaient l’école avec d’autres services "hors batterie" 

Le 5 décembre 1939,  le détachement fait mouvement sur  Morsbronn-les-Bains, résidence moins appréciée par Sartre qui pourtant y est logé dans un hôtel pour curistes, mais isolé de l’agglomération. Pendant ce séjour, il profite de sa première permission passée à Paris. Après son retour, mouvement vers Bouxwiller qu’il n’aime pas du tout…..

 

Le 10 mars 1940,  il note :

Nous allons être prochainement rappelés à l’arrière. Le capitaine Munier avait écrit au colonel Weissemburger, chef de bataillon de l’air (116 / 2 du fort de Saint-Cyr) pour lui signaler que nous étions auxiliaires et, qu’en conséquence, il eut à nous reprendre nos fusils. Impossible, mais je reprends les hommes.

« Sartre pense logiquement être relevé par des recrues de classes plus jeunes, formées à Saint-Cyr. Mais raisonnable, «  bien qu’en ligne à 10 kilomètres des postes avancés », il n’y compte pas avant 2 mois. »

Je suis joyeux, mais tout de même, quelque chose finit, ma première période de guerre.

« Il envisage d’être rapproché de Paris pour rencontrer plus facilement ses amis et surtout ses amies, dont la déjà fidèle ‘Le Castor’ (Simone de Beauvoir). Il parle même d’une attente obscure et stupide d’être renvoyé au poste de Tours, où il y a bientôt 10 ans, il observait M. Ledoux, météo civil, cultiver son jardin, entre les heures de service.

  Le mardi 12 mars, il écrit :  Vendredi ou samedi nous repartons sur Brumath, sans doute pour laisser la place à une division qui vient de l’intérieur et monte en ligne…je n’y resterai guère pour ma part. Si nous y arrivons le 17, c’est à peine si j’y demeurerai une huitaine. Après quoi, je pars en permission et à mon retour, c’est sans doute le rappel à l’intérieur. La division ira peut-être à Bitche.

Pensant de nouveau à Tours : Naturellement ma raison me dit que je peux être partout sauf là.

  « Il avait vu juste en ce sens que pour lui la campagne se termina au stalag 12 D ! » »

 Hervé Darnajoux