LE
STORM GLASS
Dans un article récent destiné
à l’origine à ‘’La Météorologie’’, Anita Mac Connell, de l’Université
de Cambridge, a rappelé l’existence d’un étrange appareil, le Storm
Glass’’ (Verre des Tempètes), aujourd’hui presque oublié, destiné à aider à la prévision du temps et inclassable parmi les
instruments météorologiques classiques. Son but et cette spécificité ont
conduit le Comite de Rédaction à penser qu’il pourrait intéresser les
lecteurs d’Arc en Ciel. Il a demandé à Pierre Duvergé de résumer cet
article bien documenté, qui manque d’iconographie et parfois un peu de netteté
L’appareil.
Nous empruntons à Anita Mc
Connell la définition qu’elle en donne dans son résumé : Le storm
glass est un tube en verre mince, de 8 à I0 pouces de long, contenant un
liquide composé d’un mélange de nitre (salpêtre) et d’un composé décrit
soit comme un sel d’ammoniaque, soit comme un alun romain, dissous dans
l’eau, ajouté à une solution de camphre dans l’alcool. De temps en temps
des cristaux en forme de plumes ou d’étoiles apparaissent à la surface du
liquide. Certaines personnes ont assuré que l’apparition de ce phénomène
indiquait le temps à venir.’’
Legaux, dont nous reparlerons
ci-après, assurait que cette cristallisation présageait ‘’bon ou mauvais
temps, neige, vents et gelée blanche’’…
et ‘’annonçait les tempêtes et même leur taille relative’’. L’intérêt
pour la prévision était évident et l’appareil eut un temps une certaine
vogue; on l’appela d’ailleurs parfois ‘’prévoyeur’’ ou « pronostic »
(rappelons l’allemand ’’prognose’’ pour désigner la prévision).
On peut certainement trouver
tout ceci fort vague. Mais les choses n’étaient pas si simples. L’appareil
étant fragile, ceux d’origine ancienne ont disparu. Il fut construit sans
difficulté par de nombreux artisans, en des temps et lieux très différents ;
il a certainement donné lieu à de multiples variantes. La composition
du mélange, et ses proportions ont
dû être fort diverses et plus complexes que celles données ci-dessus ;
Anita Mc Connel le reconnaît d’ailleurs et cite, comme ingrédients le salpètre,
la potasse, le mortier et le bouchon ! Pour certains il devait être tenu
à l’ombre, pour d’autres, bien aéré. Il semble même que certains tubes
aient été scellés et d’autres non, ce qui nous parait changer radicalement
le mode d’action éventuel de l’engin.
Son historique.
Anita Mc Connell a montré
qu’il s’en vendait sur le pont de Londres vers 1755, et estime, sans preuve,
qu’il avait dû être inventé vers le milieu du 18ème siècle,
mais on ignore l’inventeur. On a avancé les noms de Malacredi en Angleterre,
ceux de Bianchi ou de Fioroni, Italiens vivant en France, ou encore de l’Ecossais
Alexandre Cummings, mais il s’agit sans doute plutôt de fabricants que de
l’inventeur.
Anita Mc Connell a
recherché les utilisateurs de cet engin et a sorti de l’ombre Pierre Legaux
(1748–1827) qui tint à Metz, comme bien d’autres à l’époque, un journal
météorologique de 1776 à 178I, et y notait chaque jour les résultats de son
storm glass qui lui avait été fourni par un italien nommé Caronte. On a vu
qu’il le tenait en grande estime et il aurait prévu deux jours à l’avance
un violent orage le 29 avril 1780. Le Père Cotte, dans son ouvrage bien connu,
‘’Mémoire sur la Météorologie’’, cite en 1775 ‘‘le Pronostic de
M. Legaux’’ sans reconnaître ses mérites.
Quoi qu’il en soit, le
‘’Prévoyeur’’ était, à l’époque, suffisamment connu et discuté
pour que l’Académie des Sciences le fasse étudier, par plusieurs de ses
membres les plus éminents : Lavoisier, Lalande, Laplace, Messier, Brisson
et Leroy. On ignore les résultats de cette recherche, et même si elle put
avoir lieu.
Le storm glass paraît s’être
ensuite surtout développé en Angleterre ; il demeura longtemps au
catalogue du célèbre fabricant d’instruments météorologiques Negretti et
Zambra et connut un regain d’intérêt dans le second tiers du 19ème
siècle.
Eugène Grellois, un médecin
militaire de Metz, retrouva les travaux de Legaux mais non ses résultats et se
montra finalement fort critique. Le storm glass fut alors prôné par le Père
André Poey (1830 -? ), directeur de l’Observatoire de La Havane, qui
appartenait à la chaîne créée par les Jésuites ; ceci permet de penser
qu’il fut utilisé dans
l’ensemble de ce réseau, donc aux Antilles et en Extrême Orient, pour la prévision
des cyclones tropicaux. Il présenta ses résultats au cours d’une séance de
l’Institut de France le 10 juillet 1861. Le physicien Jean Babinet (1794
-1872) fut alors chargé de poursuivre l’affaire. Là encore, nous ignorons la
suite. Félix Richard, qui créa la célèbre fabrique française, déclara
qu’il avait testé sans succès l’appareil et qu’il n’entendait pas
le mettre à son catalogue.
L’illustre Amiral Fitzroy,
qui organisa en 1852 le premier Service Météorologique National, s’enticha
du storm glass et venta ses mérites dans un rapport de 1862, mais Charles
Tomlinson (1806-1897), professeur au King’s College, établit, sans doute définitivement,
en 1863, que les ‘’qualités de prévision du storm glass étaient
fausses’’ ! Les tenants de l’appareil n’ont d’ailleurs jamais pu
expliquer comment il fonctionnait. On a vainement impliqué la température, la
pression, l’état électrique de l’atmosphère….
L’affirmation de Tomlinson a
porté un coup très dur au storm glass, dont on n’a plus guère parlé
depuis. Cependant Anita Mc Connell donne le nom et l’adresse d’un de ses
compatriotes qui assure fabriquer et vendre encore cet instrument. Quoi qu’il
en soit, il ne peut être pour nous qu’un objet de curiosité
On nous permettra d’ajouter
à ce bref résumé quelques compléments et commentaires.
1
– Pierre Legaux (1748-1827) vint à Paris en 1781 et y fabriqua des storm
glass et des baromètres. Il dut y rencontrer le ‘’bonhomme Franklin’’,
qui se trouvait à Paris depuis 1778 et, comme lui, féru de météorologie.
Legaux partit aux Amériques
en 1785 ; il s’installa prés de Philadelphie, en Pennsylvanie, l’un
des foyers de l’Indépendance, et résidence de Franklin qui y mourut en 1790.
On peut penser que Legaux fut ainsi guidé dans le choix de son futur séjour et
aidé dans son installation. D’ailleurs nombre de jeunes français
sont alors partis aux U.S.A, dans le sillage du très populaire La
Fayette, pour profiter de ce que l’historien Pierre Goubert appelle
‘’l’air d’Amérique’’.
En Amérique, Legaux recommença
à tenir un registre d’observations qui, à sa mort, fut recueilli par le célèbre
philosophe Emerson. Il fabriqua des instruments météorologiques et sans doute
des storm glass et devint une personnalité locale. Ajoutons qu’il créa
l’un des premiers vignobles de Pennsylvanie et la première Société
Viticole. Il dut sans doute, à Philadelphie, retrouver Franklin qui y passa ses
dernières années et y mourut en 1790.
2 – Nous estimons que la
multiplication des noms italiens, le contact probable, à travers le père Poey,
avec le ‘’Sacré Collège’’, la précision ‘’alun de
Rome’’, plaident pour une origine transalpine, sans doute nettement plus
ancienne que ne le pense Anita Mc Connell.
Notons en outre que les dimensions et la forme du Storm Glass sont très
voisines de celles du célèbre ‘’thermomètre de Galilée’’ (il
faudrait plutôt dire « thermoscope » car il n’y a pas de
graduations) que ce dernier inventa à la fin du 16ème siècle.
3 - Enfin la curieuse hétérogénéité
des ingrédients utilisés et la bizarrerie des manifestations qui auraient été
constatées font penser à une possible ascendance alchimique. Les propriétés
de l’alun étaient utilisées en teinturerie depuis l’antiquité. Celles du
nitre (le salpètre) ont été connues en Occident en même temps que la poudre,
grâce aux Arabes, et son usage s’y est développé à partir du milieu du 13ème
siècle avec les armements à feu. Le camphre (de l’arabe
‘’Kafur’’), originaire de Sumatra, faisait partie depuis bien longtemps
de la pharmacopée des Chinois, des Indiens, puis des Arabes qui
l’introduisirent en Occident. Il était considéré comme l’une des fameuses
‘’épices’’ qui furent le principal objet des premières relations
commerciales avec l’Extrême Orient et des riches cargaisons qui motivèrent
les‘’Grandes Découvertes’’. Les Arabes pratiquaient l’alchimie, qui
leur doit son nom et qui devint notre ‘’chimie’’ au 17ème siècle.
On sait qu’elle fut introduite en Occident, comme la poudre et le camphre, par
les Croisés qui découvrirent alors la science arabe.
Pierre Duvergé